Texte préparé par André Lemelin, chercheur indépendant et consultant, auteur du Purgatoire de l’ignorance (MNH 1999) et de Chronique des années techno (Lulu.com 2007). La première partie du texte est tirée de Chronique des années techno et la troisième est un résumé du livre de l'auteur Échec à l'utopie. Le détournement de sens de la réforme québécoise de la santé, actuellement en lecture chez un éditeur.
Il y a quarante ans, en décembre 1971, le gouvernement du Québec déposait à l’Assemblée nationale un document intitulé Politique + Science = Développement. C’était le début d’un long processus ayant conduit à l’adoption de la première politique scientifique du Québec en janvier 2001, plus de quatre décennies après le début officiel de la Révolution tranquille. L’auteur revient ici sur quelques aspects marquants, et souvent méconnus, de cette histoire.
1- «La Californie du bloc nord-est»
Dans le Québec des années soixante, les changements n’affectent pas que les institutions, ils sont aussi bien visibles dans le paysage. C’est une époque de grand enthousiasme pour le développement, celui-ci étant tributaire de l’apport des sciences et de la technologie et bien souvent logé dans du béton. Les polyvalentes sortent de terre, les cégeps démarrent, les universités s’agrandissent pour recevoir une jeunesse plus nombreuse et former les contingents de chercheurs qui nous permettront de maintenir et d’accélérer le rythme de la croissance. On discute aussi beaucoup de la pertinence pour le Québec de se doter d’un «Complexe scientifique».
«C’est au mois de mars 1967 que l’on a mentionné le nom de Complexe scientifique pour la première fois», écrit Jean-Marc Fleury dans Le Soleil («L’immense laboratoire du gouvernement commence à recevoir des chercheurs», 14 juillet 1971). «Le ministère des Richesses naturelles avait commandité une étude sur la recherche et le développement au Québec. Le ministère de l’Industrie et du Commerce, ainsi que le Conseil d’orientation économique s’intéressaient aussi à la recherche. Face à ces diverses demandes de nouveaux laboratoires, le ministère des Travaux publics eut l’idée de commander une étude sur la construction d’un seul édifice qui contiendrait tous les laboratoires des différents ministères.»
En avril est donc formé le Groupe du Complexe scientifique, présidé par le Dr Claude Lapointe, ancien chercheur à la NASA, alors directeur général des Procédés et développements au ministère des Travaux publics. Le Groupe réalise d’abord un inventaire des travaux effectués dans les laboratoires du gouvernement. Puis le Dr Lapointe produit un Mémoire sur un Complexe scientifique, dans lequel il décrit celui-ci, non pas comme un simple méga-complexe de laboratoires, mais comme l’élément principal de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler le «système national d’innovation».
Selon le concept proposé, le Complexe aurait en effet été constitué : des services gouvernementaux, qui, disposant de budgets de R-D importants, «forment le point d’échange entre les recherches fondamentale et appliquée, et les développements technologique et commercial ; cet arrangement provoque la création de nouvelles entreprises à forte teneur technologique» ; des services universitaires, «source de la découverte scientifique et foyer de formation des cadres» ; et de l’industrie privée, «qui transforme cette information scientifique et technologique en nouveaux produits/procédés répondant à de nouveaux besoins qui débouchent sur de nouveaux marchés.»
Le CS aurait suscité le démarrage systématique de «spin-offs», tout en alliant «les nécessités technologiques du Social Engineering – les nouvelles exigences en urbanisation, en communications, en transport pour le bien-être social de la Nation.» Son développement aurait relevé de la Corporation pour l’innovation technologique du Québec, société privée à but non lucratif agissant comme exécutant d’un Conseil provincial de la recherche-développement. La Corporation aurait compris entre autres un service d’information (on dirait aujourd’hui de «veille») sur les conjonctures économique et technologique, le financement de la R-D et les travaux internationaux de R-D. Dans le concept du Dr Lapointe, le moteur de cette machine à innovation est le Centre de recherche et de développement du Québec, qui «explore les connaissances technologiques, en invente des applications qu’il transmet en bloc à de nouvelles entreprises qu’il démarre. [Il] est structuré sur une base de Systems Engineering, technique d’organisation employée aux U.S.A. pour le développement systématique des Weapons Systems et des travaux de l’espace.»
Où le Complexe devrait-il être situé? Une localisation à Montréal «accentuerait les technologies les plus immédiates et une localisation à Québec serait axée sur les nouvelles technologies imminentes. L’impact économique serait donc à court terme à Montréal et à moyen terme à Québec quoique plus important dans cette dernière», moins développée. Optimiste, l’auteur évalue l’apport du Complexe scientifique à près du quart de la R-D québécoise dès 1970, soit 100 millions de dollars.
Il poursuit, préfigurant le discours du Virage technologique (1982) : «Il ne s’agit pas, dans les circonstances, de concurrencer des marchés existants, mais bien de s’emparer de nouveaux marchés, nord-américains ou mondiaux, par la commercialisation de nouveaux produits ou procédés issus de la technologie. Il s’agit là d’une politique éminemment sage mais d’autant plus exigeante que les insuffisances de la conjoncture économique exigent le recours à la conjoncture technologique. Il sera nécessaire de concevoir et d’appliquer une planification et une intégration réalistes de la recherche fondamentale, de la recherche appliquée et du développement commercial, pour que le Québec puisse non seulement participer à cette évolution technologique mais d’abord, au préalable, l’anticiper.»
Et plus loin : «L’action concertée du C.S. avec les universités, les services techniques gouvernementaux et l’entreprise privée mettra en place des mécanismes dont le fonctionnement permettra de diffuser des connaissances scientifiques et technologiques, donnera une nouvelle dimension à l’éducation et créera un climat propice à l’épanouissement de l’élite scientifique québécoise. Le C.S. deviendra alors un “think tank”, sorte de réservoir d’énergie intellectuelle transformable en applications pratiques, axé sur la création et le développement de la future société québécoise. »
Sous son impulsion, le Québec pourrait donc devenir «la Californie du bloc nord-est américain».
Jean-Marc Fleury raconte la suite : «En juillet 1968, le gouvernement acceptait l’idée du Complexe scientifique et confiait à une équipe de spécialistes la tâche d’en dessiner les plans, sous l’autorité du Dr Claude Lapointe (...). L’équipe comprenait six architectes, huit ingénieurs et une cinquantaine de techniciens.
«Neuf mois plus tard, le premier ministre d’alors, M. Jean- Jacques Bertrand, dévoilait la maquette du complexe. Les communiqués de presse émis par le gouvernement à cette époque indiquent : “Le complexe créera de 12 à 15 000 nouveaux emplois et coûtera 60 millions de dollars sur une période de dix ans. (...) Le 25 novembre 1969, le ministre des Travaux publics, M. Armand Russell, signait le premier contrat de construction du complexe, au coût de $8,000,000. Cette première phase prévoyait la construction de quatre unités de laboratoires pouvant loger au moins 600 personnes des ministères suivants : Industrie et Commerce (pêcheries commerciales), Voirie, Richesses naturelles, Agriculture et Colonisation, Santé”.» Cette première phase sera la seule à être complétée, boulevard Charest Ouest à Sainte-Foy.
Le 9 décembre 1969, le dernier gouvernement de l’Union nationale créait l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et le 12 décembre, le Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ). En avril 1970, il cédait le pouvoir à Robert Bourassa, qui poursuivra en priorité une politique de développement élaborée par le parti Libéral dès 1898 et qui avait mené au harnachement des chutes de Shawinigan, favorisant l’établissement en Mauricie, puis au Saguenay, d’industries énergivores.
Les années 70 seront celles de la baie James et non de la «Californie du bloc nord-est». C’est néanmoins sous ce gouvernement que seront posées les premières pierres d’une politique de développement de la science et de la technologie, ou de développement par la science et la technologie. Le projet du Complexe scientifique portait la marque de son époque et péchait sans doute par gigantisme et centralisation, mais il avait eu ce grand mérite d’insister sur la nécessaire coordination des efforts du gouvernement, de l’université et de l’industrie. Le Québec mettra plus d’une décennie à se ranger massivement sous cette idée, inséparable du concept d’une politique de la science et de la technologie, dont la mise en forme ne faisait que commencer.
2- Politique + Science = Développement
En janvier 2001, le gouvernement du Québec inaugurait le XXIe siècle en adoptant la première Politique québécoise de la science et de l’innovation (PQSI). Elle a toujours force de loi, la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation (2006, puis 2010) n’en ayant révisé que les modalités d’application, et non les principes.
Certes, deux décennies plus tôt, le gouvernement avait déjà publié un important livre vert, Pour une politique québécoise de la recherche scientifique (1979), puis un livre blanc, Un projet collectif (1980), objets d’une vaste consultation. On se dirigeait alors vers une politique visant la démocratisation de la science, ce qui impliquait même la participation citoyenne aux décisions relatives à l’orientation de la recherche.
Mais une dure récession incita plutôt le gouvernement à élaborer un plan d’action économique misant sur le développement technologique. Il adopta une longue série de mesures à cette fin, décrites dans Le virage technologique (1982). Par la suite, le nouveau ministère de la Science et de la Technologie, créé en vertu de la Loi favorisant le développement scientifique et technologique du Québec (1983), s’efforcera d’en arriver à une synthèse entre les premières réflexions et ces nouvelles mesures constituant autant d’éléments d’une politique de l’innovation... qui n’osait dire son nom mais qui était nettement dominante.
Cette tendance se précisa avec la création du Fonds de développement technologique (1989), destiné à soutenir des «projets mobilisateurs» unissant entreprises et milieux de la recherche. À peu de choses près, la politique implicite, non officielle, du début des années 1980 perdura jusqu’à l’adoption de la PQSI, qui en constitue l’énonciation définitive et se présente bel et bien comme une politique de l’innovation, malgré son titre. Mais cette tentative même n’était pas la première.
Au cours de l’après-guerre, les gouvernements des pays développés se dotent de politiques visant à stimuler la recherche dans les universités et les laboratoires publics. Sous l’influence de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), créée en 1961, ils mettent en place des organismes chargés de l’élaboration de ces politiques. Le gouvernement canadien multiplie les initiatives : création d’un secrétariat et d’un comité consultatif en 1964 et du Conseil des sciences du Canada en 1966, établissement du Comité sénatorial permanent sur la politique scientifique, présidé par Maurice Lamontagne, en 1967.
Au Québec, les universités obtiennent enfin l’assurance d’un financement stable par une loi de 1961. Le nombre d’étudiants grimpe en flèche et les activités de recherche se multiplient. Le ministère de l’Éducation est recréé en 1964 après un hiatus de 89 ans et l’État commence à soutenir directement le développement de la recherche. Dans le domaine de la santé d’abord, avec la création du Conseil de la recherche médicale du Québec, puis de l’Institut de recherche clinique de Montréal. Et la fin de la décennie voit la création, en cascade, de l’Institut de recherche en électricité du Québec (IREQ), de l’Université du Québec et de son Institut national de la recherche scientifique (INRS), du Conseil des universités et de sa Commission de la recherche universitaire, du Complexe scientifique de Sainte-Foy, du Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ) et, enfin, du programme Formation de chercheurs et action concertée (FCAC). N’était-il pas temps de se donner un cadre d’action bien défini?
À la fin de cette décennie de tous les départs, le Conseil provincial des recherches, réclamé au premier ministre Louis-Alexandre Taschereau par le Dr Georges Baril en 1931, puis, tous les ans à partir de 1933, par l’Acfas, n’existait toujours pas. Mais deux projets de loi étaient morts au feuilleton avec le déclenchement des élections de 1966, puis le gouvernement de l’Union nationale avait lui aussi affirmé son intention d’adopter une politique de recherche. L’aiguillon allait venir d’Ottawa. Le premier volume du rapport du Comité Lamontagne avait en effet été rendu public le 17 décembre 1970.
«Dorénavant, écrit Gilles Provost dans Le Devoir («“Coup d’État” dans le monde des sciences», 19 décembre 1970), la vie scientifique ne sera plus isolée du monde; au contraire, elle sera soumise comme tous les autres secteurs à l’influence du gouvernement et, par répercussion, aux pressions de l’opinion publique.» L’accent sera mis «sur la recherche appliquée, sur l’innovation technique et sur les grands problèmes sociaux, le public et les politiciens auront à décider des priorités et à choisir des secteurs privilégiés. (...) En somme, la politique entrera en science et les sciences se retrouveront sur la place publique.» On pourrait croire que cet article a été publié ce matin quand on lit plus loin que «la rentabilité sociale et économique des recherches prendra une importance croissante.»
Or, le Comité Lamontagne annonce l’élaboration, dans son second rapport, d’une politique canadienne cohérente, ce qui l’amènera à traiter des relations fédérales-provinciales...
Dès le 3 mars 1971, le ministre de l’Éducation, Guy Saint-Pierre, présente au Conseil des ministres un mémoire dans lequel il affirme la nécessité pour le Québec de se doter des moyens de contrer les «conséquences sérieuses» des programmes fédéraux sur la recherche québécoise. Selon lui, le Québec doit «affirmer sa responsabilité déterminante en matière d’orientation, de coordination et de développement de la recherche; accepter de collaborer avec les instances fédérales à la définition d’objectifs globaux; participer à des programmes définis en conséquence ». Cela suppose la mise en place d’une structure ministérielle d’orientation de la recherche et la consolidation des instruments d’intervention. Le 24 mars, le premier ministre Bourassa annonce la création du Comité ministériel des politiques scientifiques, présidé par Saint-Pierre.
Dans un discours prononcé lors du banquet de clôture du Congrès de l’Acfas, le 16 octobre, le ministre annonce la création prochaine du Conseil de la politique scientifique, qui formulera des avis au Comité ministériel. Il dessine également les contours de la politique à venir, et précise qu’une «politique scientifique visant le développement économique et social ne peut réussir que dans le cadre global d’une politique économique et sociale s’étendant à toutes les sphères d’activité.»
Le Conseil sera créé le 12 janvier 1972, mais dès décembre 1971, Guy Saint-Pierre dépose à l’Assemblée nationale un document de 34 pages intitulé Les principes de la politique scientifique du Québec. Politique + Science = Développement, dans lequel il décrit le fonctionnement du Conseil, prévoit la création d’un Secrétariat des politiques scientifiques et propose l’établissement au Québec d’un «système de la recherche». La future politique devra présider à cet établissement: «Il s'agit prioritairement d'assurer le développement économique et social par le moyen de la science et plus fondamentalement d'améliorer la qualité de la vie de la population.» Une telle politique concerne en priorité l’utilisation de la science par le gouvernement, l’industrie et les services, «qui doivent bénéficier des connaissances accrues pour résoudre des problèmes, pour mener à bien des réalisations ou des opérations, pour prendre des décisions éclairées en rapport avec leurs responsabilités.»
Il est intéressant de noter que, selon l’idée que l’on s’en faisait alors, la politique, pour être efficace, pour atteindre des objectifs établis en fonction de priorités, impliquait un certain dirigisme de l’État: l’adoption de plans et programmes fonctionnels d’activité scientifique, la coordination de ces programmes en fonction des objectifs, la diffusion d’une information permettant notamment d’éviter la duplication des travaux, la mise d’un fort accent sur la formation des chercheurs dans les secteurs prioritaires ou déficients, l’instauration de mécanismes de liaison entre les agents du développement scientifique et l’évaluation systématique des programmes de développement scientifique. Tout cela relevait d’une approche systémique de la gestion, directement inspirée de la cybernétique et qui présida aussi, à la même époque, à la conception de la réforme de la santé.
Cette approche n’a jamais prévalu dans toute sa rigueur et la politique, demeurée longtemps implicite, a beaucoup plus été une politique de soutien financier au développement scientifique et technologique que la politique au sens strict que l’on entrevit alors. Le meilleur exemple que l’on puisse donner de ce hiatus entre vision et réalisation est celui du domaine de la santé et des services sociaux.
3- Échec à l’utopie
La réforme de la santé a quarante ans, elle aussi. Elle a découlé directement du rapport de la Commission d’enquête sur la santé et le bien-être social (Castonguay-Nepveu). Pour les commissaires, le succès de la réforme reposait notamment sur la recherche, et c’est pourquoi ils proposaient l’adoption d’une politique à cet égard.
Le nouveau ministère des Affaires sociales forme donc un Comité de la recherche scientifique (Bonneau). Dans Pour une politique de recherche en affaires sociales (1973), celui-ci tente de définir les objets et fonctions de la recherche «dans une politique intégrée de service et de développement social et sanitaire». La publication du document est précédée d’un certain nombre de consultations et suivie d’une tournée d’information – mais le processus d’élaboration de la politique s’arrête là.
Près de quinze ans plus tard, la nécessité de l’adoption d’une politique de recherche en santé et services sociaux est réaffirmée par la Commission d’enquête sur les services de santé et les services sociaux (Rochon), dont le rapport présidera à la seconde réforme, dite du Virage ambulatoire (1991). Mais la Politique de santé et de bien-être (1992), qui énonce pourtant des priorités dont l’identification repose sur les travaux des chercheurs, n’en souffle mot. En 2001, dans la Politique québécoise de la science et de l’innovation, le gouvernement affirme que les besoins de la recherche en santé imposent «l’adoption d’une approche plus inclusive qui comprenne toutes les dimensions de la santé des individus et des populations», mais n’évoque pas non plus l’idée d’une politique de recherche propre à ce secteur.
Pour comprendre pourquoi cette politique n’a jamais été adoptée, il faut d’abord rappeler le caractère extraordinairement ambitieux de la réforme de la santé. Elle s'insérait en effet dans un vaste projet de développement social devant aboutir à un état généralisé de bien-être, à l'épanouissement de l'individu. Dès 1967, dans son premier rapport, la Commission se prononce en faveur d’une véritable sécurité sociale et se réclame d’un développement global, impliquant une redistribution équitable des revenus, l’assurance d’un niveau de vie décent pour l’ensemble de la population. De toute évidence, la société allait devoir changer.
La Commission décide donc d’effectuer un travail de prospective, de tracer les grandes lignes d’une société permettant un tel développement global. Le sociologue Gérald Fortin est chargé de diriger les travaux d’un groupe de travail sur cette question et de rédiger ce texte fondamental, qui devait constituer le second volume du rapport de la Commission, ou du moins y être intégré. Dans La société de demain, ses impératifs, son organisation (1970), Fortin affirme que le succès de la réforme repose en dernière analyse sur l’instauration d’une «société démocratique de développement», dont «la participation constante de tous les citoyens organisés» constitue le mécanisme fondamental.
Il faut parler ici d’une véritable utopie, de l’aveu même de Fortin. Le système proposé relève toujours du capitalisme, les individus et les groupes n’y sont pas tous égaux. Cependant, l’élimination des effets indésirables de cette inégalité (pauvreté chronique, santé physique et mentale déficiente, inadaptation, criminalité, faible productivité) repose entièrement sur une rationalité de type systémique, dont découle l’organisation, non seulement du système de santé lui-même, mais de la société tout entière. Selon cette conception, la recherche scientifique est le carburant du changement, et une large diffusion de l’information, un lubrifiant essentiel. Conformément aux enseignements de la cybernétique, la réforme proposée par les commissaires formait un ensemble cohérent, dont les éléments, étroitement imbriqués et interdépendants, formaient un «tout cybernétique» : un système de systèmes mis au service de la collectivité. De même, dans le texte de Fortin, chaque individu contribue, à son niveau et en temps réel, au maintien de l’équilibre, à l’adaptation globale et permanente, à l’homéostasie du corps social.
Dans un Québec hyper planifié, une bureaucratie omniprésente, mais fortement décentralisée, aurait été chargée de la gestion du social dans son ensemble. L’État aurait assuré la conception et la distribution d’un ensemble cohérent de services universels destinés à l’individu, à la famille et aux groupes et ordonnés en sous-systèmes prenant en charge: l’éducation, la santé physique et mentale, le revenu garanti, le logement et l’aménagement du territoire, le recyclage et le placement de la main-d’œuvre, l’animation sociale et l’organisation des groupes, la culture et le sport, les services personnels, la protection juridique, sans oublier l’information nécessaire à l’exercice de la démocratie…
Les archives de la Commission nous apprennent que ce rapport «a été plus ou moins utilisé comme philosophie de base du rapport final de la Commission». Cependant, la profonde réforme politique et administrative qu’il suggérait (participation généralisée encadrée par l’État, importance stratégique de la recherche, redécoupage régional et diminution du pouvoir des élus) a été mise sous le boisseau, et le rapport lui-même versé en annexe — «la fameuse annexe 25», dira un jour Pauline Marois.
Quant à la réforme de la santé qui en découlait logiquement (médecine sociale, préventive et fonctionnarisée), elle n’a été que très partiellement réalisée, butant notamment sur l’opposition farouche du corps médical. Elle aura donc été avant tout une réforme de structures – des structures nouvelles plaquées sur un ordre établi qui les a rejetées d’emblée, et qui a d’ailleurs vu ses prérogatives et son indépendance confirmées lors de la réforme. Le rêve d’une «médecine globale» et populaire pratiquée dans les CLSC était voué à l’échec et cet échec n’a d’ailleurs pas tardé: dès 1974, il était patent. Du «tout cybernétique», on avait beaucoup laissé tomber. Dès lors, si le système avait été bien conçu, le système, tel que mis en place, était condamné à se gripper.
«Améliorer les services d’éducation, les services médicaux, sociaux, culturels, sans d’abord toucher au revenu de base et à sa relation avec le panier de consommation socialement défini, c’est se résoudre à établir au point de départ des services peu efficaces et continuellement encombrés», estimait Fortin. Comment ne pas voir dans l’évolution du système de santé une parfaite illustration de cette affirmation?
De plus, cette fameuse «médecine globale» à laquelle on aspirait, censée fournir toute la gamme des services à tous les citoyens, tout au long de leur vie et quel que soit leur lieu de résidence, il était exclu que l’on puisse arriver à la pratiquer sans désengorger les hôpitaux. Mais on a fait précisément l’inverse en confiant les soins de première ligne à des omnipraticiens œuvrant dans les services d’urgence, et en ne donnant pas aux CLSC les moyens de se développer. Cette médecine renouvelée, il semblait également exclu que l’on puisse arriver à la pratiquer sans que les résultats d’une recherche multidisciplinaire poursuivant des objectifs précis soient systématiquement mis au service d’une amélioration continue des soins. Ce qui impliquait bien sûr l’adoption d’une politique faisant consensus.
Depuis le début des années soixante, divers comités et commissions ont réaffirmé les principes suivants: 1-il n’y pas de réforme de la santé sans réforme sociale; 2-la recherche scientifique est essentielle à l’une et à l’autre; 3-il faut donc orienter la recherche, utiliser ses résultats de façon à ce qu’elle puisse concourir à l’amélioration des soins et, partant, au développement social, qui doit demeurer l’objectif premier. Mais on n’est jamais allé au bout de cette logique, qu’il aurait fallu imposer aux institutions et aux ordres professionnels et à laquelle ni le gouvernement, ni les commissaires eux-mêmes, d’ailleurs, n’ont jamais totalement adhéré.
Les archives révèlent en effet que dès l’étape de conception de la réforme, les membres de la Commission Castonguay-Nepveu se sont braqués devant les exigences organisationnelles des orientations qu’ils avaient eux-mêmes choisies. Ils ont mis beaucoup de temps à accoucher du texte (Le développement) remplaçant celui de Fortin et y sont demeurés fort vagues. Ce qu’ils n’ont pu accepter, fondamentalement, et contrairement à ce qu’ils avaient écrit dans leur premier rapport, c’est cette idée que la société puisse assurer le bien-être de l’individu. Claude Castonguay écrira : «Je n’accepte pas la conception du développement global qui pourrait assurer l’épanouissement de l’homme.» Pour lui, l’effort doit donc porter sur la motivation des individus. En somme, l’égalité des chances à l’anglaise (à chacun selon son mérite) l’emportait sur l’égalité tout court à la française (à chacun la même chose, sans condition). Cette victoire, passée totalement inaperçue, permet de mieux comprendre l’évolution du système de santé depuis cette époque, jusqu’à la reprivatisation rampante à la quelle nous assistons actuellement.
4- Le mariage empêché
1943: soixante-treize ans après l’Ontario, le Québec rend l’enseignement obligatoire. Il est intéressant de noter que le consensus s’établit au terme d’une campagne dynamique en faveur de l’enseignement des sciences, menée par Marie-Victorin, Adrien Pouliot et consorts. Non plus comme complément de la culture générale de l’élite, selon l’opinion répandue dans les collèges classiques, mais comme condition du développement culturel, social et économique. Pour inscrire le Québec dans le monde moderne, il fallait donc dispenser l’enseignement secondaire à l’ensemble de la population, car qui dit enseignement des sciences, dit enseignement secondaire. Cela se fera progressivement à partir de 1956.
C’est que le monde s’est complexifié et exige de tous des connaissances plus poussées: de l’ouvrier comme du fonctionnaire, du consommateur comme de l’électeur. Tous les aspects de la vie en société sont marqués par une technicité croissante, par la production accélérée de connaissances nouvelles. Les référents idéologiques perdant rapidement de leur emprise, la science fait de plus en plus figure de valeur refuge, de système d’explication du monde. Elle s’inscrit, faut-il le rappeler, dans l’orbe de la culture.
Un projet de livre blanc de 1965 du ministère des Affaires culturelles, longtemps resté inédit, était à ce sujet plus explicite que tous les documents de politique qui ont suivi : «...on reconnaît de plus en plus la nécessité de ne pas dissocier la réflexion scientifique et la réflexion littéraire ou esthétique. En effet l’esprit humain étant un, la culture de l’esprit doit être une. C’est pourquoi, de nos jours, qui dit culture dit aussi formation scientifique.»
Cette formation passe par l’école, bien sûr, mais la «culture de l’esprit» étant l’affaire de toute une vie, et l’affaire de tous, pas seulement des scientifiques, l’école doit être relayée par d’autres institutions. C’est le sens qu’a pris avec les années la notion de «culture scientifique et technique»: celui d’un bien culturel auquel chacun a droit, quel que soit son âge et son occupation. Il ne s’agit pas pour «l’honnête homme» d’investir les laboratoires et les ateliers d’artistes, mais d’avoir accès aux lumières de la science comme à celles des arts et des lettres, d’être conscient de ses avancées comme de ses limites.
Au Québec, la promotion de la culture S-T est née du milieu scientifique lui-même, pendant ses années de formation. Dès sa création en 1923, l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (Acfas) réclame la création d’un musée des sciences. Les Cercles des jeunes naturalistes sont fondés en 1931 sous l’égide de la Société canadienne d’histoire naturelle. Les historiens en parlent comme d’un véritable mouvement de masse, «agissant, à l’époque comme une véritable base sociale pour un mouvement scientifique canadien-français», écrit Pierrick Malissard (RHAF, vol. 50, no 1, 196, p. 4). Ils compteront 25 000 membres dès 1940.
Ce mouvement donnera naissance à toute une série d’actions menées avec des moyens divers. L’ancêtre de Québec Science naît en 1950. Le mouvement des expo-sciences, chapeauté aujourd’hui par le Conseil de développement du loisir scientifique, démarre en 1959. L’Agence Science-Presse est fondée en 1978 par Félix Maltais, qui lance par la suite le magazine Les Débrouillards (1982), puis, dans la foulée, les Clubs de Petits Débrouillards, qui essaiment dans plusieurs pays, et une série télé très populaire. Par ailleurs, la Semaine des sciences est organisée à partir de 1980 et donnera naissance à la Société pour la promotion de la science et de la technologie (SPST), récemment disparue, qui s’efforçait de lancer des ponts entre science et culture.
Ce n’est qu’au milieu des années quatre-vingt que le gouvernement lance Étalez votre science. Le premier programme de promotion de la culture scientifique procède de l’esprit du livre blanc de 1980, Un projet collectif, et vise la démocratisation de la science. Dans le prospectus, le ministère de la Culture et des Communications (MCC), gestionnaire du programme de 1996 à 2003, reconnaissait «que la science et la technologie font partie de la culture au même titre que les arts et les lettres». Sa mission était double: sensibilisation du public et diffusion des connaissances.
Mais cette conception n’était plus en phase avec la politique de la science. Dans l’esprit de plusieurs, en effet, la promotion des carrières devait primer sur la diffusion des connaissances. Le programme avait été lancé au moment où l’on voyait dans les progrès accomplis dans les technologies génériques (informatique, biotechnologies, matériaux) le moyen de sortir de la récession engendrée par la crise de l’énergie. La politique de la science et de la technologie se muait en politique de l’innovation, centrée sur l’entreprise innovante et non plus sur le citoyen éclairé, fût-il chercheur. Comme en temps de guerre, il convenait maintenant de faire converger les forces de tous les partenaires du «système national d’innovation» vers le projet de société défini comme fondamental : la croissance économique.
Pour y arriver, il fallait revoir l’enseignement et s’assurer de la participation de tous les partenaires, y compris de «la population en général». Celle-ci devait d’abord comprendre — et accepter — les transformations induites par un développement économique reposant sur l’innovation et l’internationalisation de l’économie, si intimement liées.
Au terme de cette évolution, La politique québécoise de la science et de l’innovation (2001) justifie la grande importance accordée à la production des connaissances par le fait que celle-ci «constitue un apport à la culture». Mais la culture et son développement chez l’individu n’y sont vues que comme les éléments nécessaires au bon fonctionnement de notre économie, à la croissance, et donc au mieux-être collectif. Jamais l’enrichissement de l’individu n’y est-il considéré pour lui-même, comme valable et important en soi.
Aujourd’hui, un ministère à vocation économique est responsable à la fois du développement scientifique et du soutien à la vulgarisation, celui-ci ayant pour objectif de favoriser la relève. Ainsi, le programme NovaScience «vise à assurer la disponibilité d'une main-d'œuvre qualifiée». Parmi les projets admissibles figurent ceux qui s’efforcent de «favoriser une plus grande compréhension de la science et de la technologie et une meilleure appropriation de celles-ci», mais cet objectif apparaît comme une sorte de prérequis aux deux autres, qui visent à «renforcer la culture de l’innovation et de l’entrepreneuriat» et à «hausser l’offre de la main-d’œuvre qualifiée».
Selon cette nouvelle conception, la vulgarisation, cette «éducation informelle», vient d’abord en appui à l’école, lieu de l’éducation formelle et source première de la culture scientifique. Cependant, elle se préoccupe davantage des questions dites de «science et société», avec le résultat un peu contradictoire que les questions de contenu, que la culture scientifique proprement dite (l’expression a d’ailleurs disparu) se voit accorder moins d’attention.
Or, la science passe toujours mal, dit-on, auprès d’une partie de la population. Mais s’est-on demandé si cela ne découlerait pas de cette approche même? Les citoyens ne préféreraient-il pas qu’on leur montre tout simplement les phénomènes de la nature et de la société tels qu’ils sont éclairés par les découvertes scientifiques? Ne conviendrait-il pas de les instruire plutôt que de les convaincre? S’acharne-t-on pareillement, dans les institutions culturelles, à démontrer l’impact économique de la peinture ou de la musique pour faire prendre conscience de leur beauté?
Près d’un demi-siècle après la Grande réforme de l’éducation, le mariage entre culture littéraire et culture scientifique est toujours empêché.
